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Lundi 15 juin 2009 1 15 /06 /Juin /2009 14:35

Avant tout il faut nettoyer ce sang qui coule le long de mon coude à travers le tissu de mon anorak. Alors je me frotte bien avec le bout de mon mouchoir sur lequel j'ai craché pour désinfecter ma plaie comme le font tous les paysans par ici, dans le Loiret.
Le crachat dans le Loiret, ça remplace l'alcool à 90°, ça remplace le savon, et ça remplace même l'huile de coude pour se donner du courage.
On crache dans ses mains avant de prendre la bêche, on crache dans ses mains avant de conduire le tracteur, on crache dans ses mains avant de pousser la brouette, on crache dans ses mains avant de planter un clou. Cracher dans ses mains ici ça donne du cœur à l'ouvrage et puis ça vous recoiffe un homme quand il croise une bellefemme et qu'il n'a pas de peigne.
Des fois, on crache même dans ses mains avant de se bagarrer, ça c'est pour se donner de la force comme les grands chefs indiens. Dans le Loiret on a pas besoin de potion magique, on a juste à cracher dans les mains.
Moi je le fais des fois en cachette mais jamais devant maman. C'est surtout à l'école quand Jean-Marie veut m'attaquer, alors je crache dans mes mains pour l'impressionner et me donner du courage. Mais lui Jean-Marie il crache en l'air et il vise ma figure, celui-là n'a vraiment pas appris l'art du crachat, c'est plutôt l'art du cochon.

Par violette - Publié dans : écrits - Communauté : Vos futures séries TV sont ici
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Lundi 15 juin 2009 1 15 /06 /Juin /2009 13:41

 

 

 

C'est ma planque.


C'est là que je me retrouve avec mon copain Eric et que nous partageons les calumets. Enfin les mégots que j'ai récupérés dans le cendrier de papa.

Papa ne finit jamais ses cigarettes!


Il les écrase dans un cendrier attaché au bout d'un pied avec un couvercle surmonté d'une tige au bout. C'est magique, quand on appuie sur la tige, ça tourne, la cigarette s'éteint et disparaît en même temps.
C'est toujours moi qui écrase les cigarettes de Papa!

Des fois je me brûle le bout des doigts mais je ne pleure même pas!

De toute façon, je ne peux pas me le permettre sinon «terminé d'écraser les mégots dans le cendrier qui tourne» et en plus «terminé la récup en douce des mégots pas finis de Papa». Alors, même quand les larmes viennent sans que je les ai sonnées, je m'essuie vite fait les joues avec le revers de mon pull et hop ni vu, ni connu.


- «Violetteuuu...»
Maman à l'air affolé, elle doit penser qu'il y a le feu!


Maman c'est tout le contraire de Papa.

Elle s'affole pour un oui ou pour un non.
Papa lui c'est le philosophe du bon sens. Il le cultive aussi bien que son potager. C'est pour ça que les gens le respecte à V. et qu'il a pu s'intégrer facilement, enfin presque aussi bien que moi.

Et le bon sens dans le Loiret c'est comme la philosophie des bons sentiments sauf que ça rapporte de l'argent mais de l'argent nous on en a pas trop, ni trop peu, juste ce qu'il faut même si les gens ici nous prennent pour des gens zézés.
Maman, à part être la reine de l'hygiène et du bureau des pleurs, le bon sens c'est pas trop son truc. Elle a toujours peur pour nous et surtout pour moi qui suis «une vraie casse-cou» paraît-il. Elle est toujours à craindre que je me fasse mal ou que je me perde ou pire encore. Alors je la calme, je la caresse dans le sens du poil comme avec mon chien Gnoky. Bon ça ne marche pas toujours mais parfois et les parfois me suffisent pour avoir la paix et circuler dans mon monde.


Ah oui, au fait je m'appelle Violette c'est à cause de la comédie musicale enfin l'opérette avec Luis Mariano. «L'amour est un bouquet de Violetteuuuu, Poussez poussez l'escarre Pauletteuuuuuh...». J'ai eu chaud car j'aurais pu m'appeler Paulette.


Faut pas chercher plus loin, l'imagination des prénoms c'est pas le fort de mes parents et puis au bout de la troisième fille, ils commençaient à sérieusement en manquer d'imagination de prénom. En plus, j'ai entendu dire que j'avais pas prévenu de mon arrivée, ils ont été un peu pris de court.


Enfin, je suis arrivée comme une cerise sur un gâteau ou comme un cheveu sur la soupe enfin je suis une sorte de petit accident. C'est vrai on ne sait jamais comment ça peut bien arriver un cheveu sur de la soupe et à qui il peut appartenir et la cerise sur la gâteau qui peut bien la poser dessus?

En tout cas, moi je n'aime pas les cerises sur les gâteaux et ça peut paraître bizarre je n'aime pas les gâteaux non-plus.
Quant aux petits accidents, ça fait bien longtemps que je n'en ai pas eu. Je suis bien trop grande. Les adultes ont de drôles d'idées parfois. Je n'ai jamais compris que l'on puisse me comparer à quelqu'un qui s'oublie, qui fait pipi dans sa culotte. Je creuserai la question quand je serais devenue un chef indien.


Bref, je m'appelle Violette, je suis un petit accident, j'ai sept ans et je n'apprécie pas spécialement le goût des Gauloises bleues mais en tant que futur grand chef indien je dois fumer ce calumet même si ça me fait tousser et que ça me pique les yeux.

Les temps peuvent devenir durs et je dois pouvoir m'y préparer.
J'ai bien vu, dans le livre «Le dernier des Mohicans», après avoir fumé le calumet, les indiens ont la science infuse, c'est un mot compliqué pour expliquer qu'ils voient les choses qui arrivent dans le futur ou qui se sont déroulées dans le passé. La science infuse ça donne des explications à toutes les choses qu'on ne comprend pas et que les autres ne voient pas. Parfois, après avoir dansé et chanté en meumeumant pendant des heures avec des voix rauques, ils finissent par se transformer en aigles et ils s'envolent très haut dans le ciel.
La voix de maman se fait de plus en plus insistante, elle m'inquiète à la fin. Je descends aussi vite que possible de mon arbre. La manche de mon anorak n'aime pas ça. Crack, un accroc de plus, et sur mon coude, je saigne, ça pique mais il y a plus urgent que de m'occuper de ma blessure de guerre.
Tout en courant, j'énumère : ma chambre est en ordre, j'ai fait mes devoirs, j'ai acheté le pain, qu'est-ce qu'elle peut bien me vouloir?
J'anticipe les reproches à venir et je traverse à toute allure la rue qui me sépare de la maison.

Par violette - Publié dans : écrits - Communauté : Vos futures séries TV sont ici
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Lundi 15 juin 2009 1 15 /06 /Juin /2009 12:31
La mode ici, elle n'est pas encore arrivée, c'est comme la télévision, il paraît qu'il n'y a que les familles zézées qui l'ont. Alors les garçons se contentent de leurs culottes courtes qu'ils se repassent de génération en génération. Les filles quant à elles sont habillées comme leurs mamans avec des jolies blouses fleuries.
 Les blouses c'est bien pratique car ça évite de se changer quand on rentre de l'école pour aller aider aux champs ou traire les vaches. Le seul inconvénient est qu'au bout d'une semaine, la belle blouse fleurie est toute pleine de tâches et qu'elle n'a pas vraiment le parfum des fleurs imprimées sur le tissu.
Parfois, les petites filles portent des jupes plissées avec des bretelles mais leurs museaux ne sont pas très propres non plus.
J'ai de la chance car comme dit Maman, je suis un vrai garçon manqué et j'abîme trop mes affaires, alors je porte souvent des pantalons en toile de jean comme les vedettes américaines. C'est bien plus pratique pour grimper aux arbres.
Ici les magazines de mode ne sont pas vraiment répandus et les seuls que l'on puisse trouver sont en vente chez la mercière. C'est pas du genre «Elle» avec les trèsbellefemmes en couverture, non, non, c'est plutôt des magazines de couture et de tricot.
Et puis, il y a le catalogue de la Redoute qui est plus épais que l'annuaire du téléphone. Mes soeurs passent des heures à le feuilleter et cornent plein de pages sur lesquelles elles ont repérées leurs futures toilettes. Ce catalogue provoque toujours des drames car lorsqu'on additionne les prix de toutes les pages, ça dépasse le salaire de tous les habitants de V. réunis et ça nous mettraient dans de la paille comme dit Papa.
Alors, après des heures de négociations dans la cuisine avec Maman, tout le monde se met d'accord sur une et unique toilette plus des chaussures et des bas, puis, elles guettent tous les jours le facteur comme s'il était le Père Noël. Alors quand elles reçoivent leur colis, c'est Noël en plein été, et mes sœurs retrouvent le sourire pendant au moins une semaine et je trouve que c'est toujours ça de gagné.

Dans tous les cas, c'est toujours mieux que rien , comme dit papa lorsque mes sœurs se plaignent de vivre dans un vrai trou.

Moi, je trouve pas du tout que c'est un trou, il y a tellement de choses intéressantes ici et pour ne pas entendre leurs jérémiades je me réfugie toujours dans mon platane
 trop contente d'échapper à la mode et ne pas être obligée de porter des jupes qui serrent ou des pantalons en flanelle qui grattent.
Par violette - Publié dans : écrits - Communauté : Vos futures séries TV sont ici
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Mardi 21 avril 2009 2 21 /04 /Avr /2009 11:47
La mauvaise surprise, c'est qu'au bout de deux mois, il a fallu aller à l'école.
Même ici, ils avaient réussi à en inventer une!
Moi qui pensais qu'il n'y en avait qu'à Paris, et bien non, je n'y échappais pas. Alors, vraiment s'il y avait quelqu'un qui a se plaindre dans cette famille, c'est bien moi!

A l'école, au début, je ne me suis pas fait que des amis plutôt le contraire. Dès le premier jour j'ai rencontré Jean-Marie. Lui et sa bande m'ont déclaré la guerre et lancé toutes leurs hostilités, un peu comme à Fort Apache:

«Parisienne tête de chienne, parigote tête de veaute!»

Et moi: «Jean-Marie abruti, Malabert sent l'camembert, Bernardo tête d'idiot!»

Bernardo, s'appelle Bernard en vrai mais pour moi c'est l'insulte suprême de lui donner le nom du domestique un peu débile de Zorro. Je sais que j'allais en payer lourdement les conséquences mais quand on veut devenir un grand chef indien il faut aller au bout de ses opinions.
Et pour ce qui est des opinions, on peut dire que je me suis fait une belle réserve de culture en lisant des bandes dessinées et en regardant les feuilletons américains à la télévision, comme ça je gagne du bagout.
Eux, ils en manquent de bagout alors ils utilisent la culture des coups de poings.
J'ai beau être une fille, il faut que je me défende, mes ambitions de devenir un grand chef indien commencent à me trotter dans la tête.
Les grands chefs indiens ne se plaignent jamais, ils prennent sur eux.
Pas de place pour le chouinage.
Renifler un grand coup, remettre les cheveux en place, les poings calés sur la taille et marcher en canard comme un cowboy boy, voilà, c'est comme ça qu'on devient un grand chef indien!
 Si je n'ai pas la culture des coups de poings, j'ai au moins celle des coups de pieds. Malheureusement, cette culture-là il l'avait aussi Jean-Marie et on peut dire qu'il est vraiment très cultivé sur ce plan.
Et vlan! coup de pied dans les tibias, cheveux tirés comme des élastiques, punition de la maîtresse.
Ça commence bien pour ma réputation, il va falloir que je travaille bien sinon elle ne me fera pas de cadeau.
Pas vraiment une partie de plaisir.
La maîtresse a une spécialité de tirage de joue. Elle arrive par derrière et peut attraper deux joues d'un seul coup. Là, c'est comme quand on attrape un chat par le coup, on devient complètement immobile, impossible de bouger, sinon ça fait encore plus mal. Elle prend nos joues comme de la pâte à pain et si on essaie de s'échapper, elle la tord encore plus fort et on se retrouve avec des ronds bleus au milieu de la figure qui remontent jusqu'aux bords des yeux.
A cause de Jean-Marie, j'ai eu le privilège de connaître cette humiliation. Heureusement pour moi, mes parents ne sont pas partisans de la double punition. La double punition consiste à être puni deux fois, une fois par la maîtresse et une deuxième fois par les parents parce qu'on a été puni par la maîtresse. Parfois le monde des adultes est un très très vaste abîme rempli  de poussière illogique.
Pourtant, il y a plein d'enfants qui subissent la double punition, et ce pauvre Jean-Marie fait parti du lot. Quand il rentre chez lui avec ses joues toutes bleues, pas besoin de grands discours, son père comprend tout de suite qu'il a été puni, alors pour bien enfoncer la punition dans sa tête et lui faire comprendre qu'il ne doit plus recommencer, il lui flanque un bon coup de pied dans le derrière et l'envoie dormir illico dans la grange sans manger.
C'est peut-être pour ça qu'il est si méchant Jean-Marie, il se venge de l'injustice de la vie sur tout le monde même sur des innocentes comme moi.
Dans le Loiret, il ne faut pas plaisanter avec l'école, on y va pas très longtemps, juste le temps d'apprendre à bien compter pour les sous qu'on gagnera plus tard. Mais le peu de temps qu'on y reste, il ne s'agit pas de faire des bêtises mais de gagner de l'instruction, c'est tout, sinon ça chauffe très très fort.
Par violette - Publié dans : écrits - Communauté : Vos futures séries TV sont ici
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Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /Avr /2009 11:31
Je tourne sur moi comme une toupie en montrant bien que je les ai vus tous ces yeux avec personne derrière. C'est à ce moment là que je suis tombée nez à nez avec mon platane et avec Eric.
Il est planté derrière le grand platane au tronc blanchâtre, celui qui m'a salué de la fenêtre de ma chambre, il a les mains plongées tellement profondément dans un short trop grand pour lui qu'on dirait qu'il n'a que des demi-bras et ses yeux sourient presque.
Il reste immobile et nous étudie comme si nous étions des extraterrestres.
J'ai jeté un coup d'oeil discret sur lui, l'air de rien comme lorsque mes grandes soeurs croisent un beau garçon dans la rue et font semblant de ne pas le voir.
J'apprends beaucoup de choses sur les humains en observant mes soeurs qui ne pensent qu'à une seule chose : Devenir de très belles femmes!
Il me plait déjà car il ressemble à un petit chevreuil, animal très répandu dans le Loiret, c'est pourquoi comme me le conseille Papa, «Violette vas-y mollo, ne fonce pas comme un taureau avec ton enthousiasme et ta curiosité dévordante». Les gens sont souvent comme le gibier, il ne faut pas les effrayer et apprendre à les approvoiser; alors j'y vais à pas de l'oeuf pour ne pas faire une omelette d'Eric.
J'ouvre grande ma bouche dans laquelle il manque malheureusement quelques dents et je lui fais mon plus beau sourire. J'avance tout doucement en me dandinant comme font mes soeurs quand elles croisent un futurbelhomme.
Mais mes yeux sont attirés par l'arbre, le bel arbre qui me tend une de ses branches pour que je puisse grimper tout en haut de son sommet.
Après tout je suis un futur chef indien et puis si ce garçon est une mauviette, il ne mérite pas que je le fasse entrer dans mon monde secret. Je ricanne dans mon intérieur en voyant ses yeux ronds. A voir sa tête, c'est à croire qu'aucune fille ne grimpe dans les arbres dans le Loiret. Et bien tant pis, il faudra qu'ils s'y fassent!
A compter de ce jour, Eric et moi, on ne se quittera plus jamais.
En bas, sur le trottoir, entre deux allez et venues des déménageurs, mes grandes sœurs boudent et maman se lamente et dit que c'est un enterrement de première classe. Décidément les grands passent leur temps à se plaindre, à croire que les centimètres font disparaître la joie de vivre.
Moi, je trouve que c'est une chance d'avoir un enterrement de première classe.
La fois où j'ai enterré ma poupée Sonnie, je lui avais donné un nom américain à cause du film Autant en Emporte le Vent, et ce jour-là, si j'avais pu, je lui aurai offert un beau cercueil blanc avec de la soie blanche à l'intérieur et des musiciens pour lui chanter un air d'adieu.
Je ne vois vraiment pas pourquoi, maman se plaint.
A part Papa et moi, personne n'est content de cette nouvelle vie.
Mes grandes sœurs, du reste se sont dépêchées de devenir de trèsbellefemmes pour trouver des amoureux, pouah!
Maman quant à elle, se tue au ménage dans cette «satanée maison dix-fois-trop-grande-à-entretenir». Papa lui dit tous les jours qu'elle n'a qu'à prendre une femme de ménage mais Maman n'est pas d'accord. Jamais une étrangère ne saurait repasser le linge aussi bien qu'elle et du reste, il suffit de voir les maisons des paysans du coin, qui ressemblent à de véritables auges à cochons pour ne pas avoir confiance.
Maman a toujours eu l'art d'exagérer les choses.
Ceci dit, il faut la comprendre. Maman est une trèsbellefemme, elle est aussi très coquette. Alors, elle veut autant de propreté dehors que dedans. Résultat, nos vêtements n'ont jamais un seul faux pli et jamais une seule miette de pain ne traine parterre dans la maison. Un vrai «ça sert d'os» comme dit si bien Papa.
Papa, lui, jardine pendant des heures après son travail dans les bureaux de la fabrique de médicaments située très loin au moins à vingt kilomètres de V. .
Moi je pars à l'aventure de ce nouveau monde sauvage, pas construit de partout et plein de vert, pas comme à Paris.

Le Loiret, c'est les vacances pour toute la vie, c'est le grand ouest américain, c'est la terre des indiens.
Par violette - Publié dans : écrits - Communauté : Vos futures séries TV sont ici
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